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par | 30 avril 2024

De quelle décroissance parle-t-on ?

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La décroissance est un mot très souvent employé dans le débat public. Pour ses partisans, elle n’est nullement une baisse accidentelle du PIB – ce qui s’appelle une récession – mais un rejet de la croissance du Produit intérieur brut (PIB) en tant qu’objectif politique. Elle est une politique consciente et déterminée de baisse du PIB afin de faire face aux enjeux écologiques que l’humanité doit affronter, le choix du mieux-être contre le « posséder toujours plus ». Si l’objectif essentiel de la Sécurité économique et sociale est de renforcer la cohésion sociale et donc de rendre possible un débat dépassionné sur la transition écologique, elle pourra largement accompagner un programme politique de décroissance.

La décroissance : définition ?

La décroissance revient de plus en plus régulièrement dans le débat politique. Celle-ci est un concept politique, économique et social qui rejette la poursuite de la croissance économique comme objectif des politiques publiques.

Le Club de Rome est à l’origine de ce concept. En 1970, il commande un rapport à un groupe de chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) mené par Dennis Meadows intitulé The Limits to Growth (Les limites à la croissance). Elle est généralement portée par des courants et mouvements sensibles aux questions environnementales (le journal La Décroissance, la revue Silence, la Maison commune de la décroissance) et des intellectuels de renom tels que Serge Latouche et plus récemment, Timothée Parrique. Du côté des mouvements et partis politiques, elle interpelle bien sûr de nombreux militants écologistes et Delphine Batho, candidate à la primaire écologiste pour l’élection présidentielle de 2022, s’en était ouvertement réclamée.

Si on se limite à la seule question des émissions de gaz à effet de serre (la question écologique comporte d’autres enjeux très importants comme la perte de la biodiversité ou la ponction de matières naturelles), l’équation de Kaya nous montre qu’il existe deux autres alternatives à la baisse de la production/consommation :

  1. l’efficacité énergétique
  2. et la baisse du contenu carbone de nos énergies, que l’on regroupe généralement sous le vocable de transition énergétique. Celle-ci est communément mise en avant lorsque nous parlons de transition écologique par de nombreux groupes et partis politiques.

Est-ce que se contenter d’agir sur ces deux leviers sera suffisant vis-à-vis des seuls enjeux climatiques ? Une question essentielle d’autant qu’il est fréquent de constater des effets rebonds liés à ces avancées technologiques : on pollue moins en chauffage du m² ou encore par kilomètre parcouru mais on utilise plus de surfaces et on se déplace de plus en plus, ce qui, en terme de soutenabilité écologique, annule les effets positifs de la transition énergétique.

Pour les partisans de la décroissance, notre production et consommation menacent toujours les écosystèmes nécessaires à la préservation de la vie sur cette planète. De plus, une croissance infinie dans un monde fini est tout simplement impossible et c’est la raison pour laquelle ils défendent que les politiques publiques doivent désormais abandonner la croissance du PIB en tant qu’objectif économique pour lui préférer d’autres indicateurs tels que le bien-être, la réduction des émissions de gaz à effet de serre ou encore des indices de biodiversité. Comme l’explique Timothée Parrique, « une économie performante n’est pas une économie qui fait grossir bêtement son revenu national ; c’est une économie qui parvient à contenter les besoins de sa population de la manière la plus parcimonieuse possible. »

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La décroissance n’est pas une récession

Si les décroissants assument clairement la nécessité d’une baisse de PIB pour répondre aux enjeux écologiques de la vie sur terre, cette décroissance ne doit en aucun cas s’apparenter à une récession qui correspond à une chute involontaire et donc non préparée de cet indicateur, synonyme de reculs sociaux. Ceci explique que certains préfèrent se dénommer « objecteurs de croissance ». Dans son dernier livre, Timothée Parrique parle d’une économie de la post-croissance dans laquelle la décroissance de la consommation concernera prioritairement les plus riches de notre société.

Si tout le monde ou presque reconnaît que la transition écologique est incontournable, son contenu est forcément un débat politique ouvert. Elle nécessite de prendre diverses mesures politiques qui visent à dissuader certaines productions/consommations polluantes et à encourager d’autres activités (notamment dans la transition énergétique). Il en va de même d’une transition écologique décroissante. Comme l’indique Timothée Parrique : « Il n’y a pas de recette magique. La littérature scientifique sur la décroissance a déjà identifié plusieurs centaines d’instruments (…) N’attendons pas un mode d’emploi façon meuble Ikea, car il n’existera jamais. Ces transitions sont complexes et il va falloir expérimenter plusieurs options afin de trouver les solutions qui marchent vraiment. »

C’est donc la décision politique collective qui permettra de calibrer la transition écologique, celle-ci pouvant éventuellement prendre la forme d’une économie de post-croissance. Mais le débat sur le contenu de cette transition ne pourra être mené sereinement que si toutes les personnes qui souhaitent un emploi pourront en avoir un correctement rémunéré, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui (par exemple dans le monde agricole) et retarde ainsi la transition écologique.

Décroissance et Sécurité économique et sociale

Rendre possible le plein emploi sans croissance

Jusqu’à présent, la croissance nous a toujours été présentée comme étant la condition sine qua non de l’emploi. Ceci se comprend pour une raison toute simple ayant trait à la notion de salaire minimum : il est nécessaire que tout emploi nouveau génère une valeur ajoutée permettant de générer de quoi payer au moins le Smic. Dans les faits, la croissance n’a jamais été suffisante pour créer assez d’emplois et c’est dans ce contexte que grâce aux exonérations de cotisations sociales, le coût total du salaire minimum a été diminué, ce qui a permis de limiter le chômage dans notre pays à un prix exorbitant pour les finances publiques (88 milliards d’euros). On peut, de même, voir dans l’auto-entrepreneuriat une façon de développer l’emploi précaire qui déroge aux exigences du salaire minimum.

La Sécurité économique et sociale (SES) met hors-marché une partie de la production privée pour la partager à part égale entre celles et ceux qui l’ont produite. Concrètement, elle garantit à chaque entreprise une allocation par personne employée (indépendants compris) contre une contribution d’un pourcentage des flux de trésorerie qu’elle génère. Elle incite ainsi les entreprises à embaucher puisqu’une partie du salaire n’est désormais plus assurée par la seule entreprise mais par l’ensemble des entreprises.

De ce point de vue, la SES procède de façon radicalement différente : elle pose en principe que toute personne doit disposer d’un emploi et réalise des transferts entre entreprises pour garantir un socle de revenus à chaque travailleuse ou travailleur qui permet à chacune et chacun de sortir de la pauvreté.

Réduction des inégalités

Si la décroissance concerne avant toute chose les plus riches de notre société, la SES est porteuse d’une réduction efficace des inégalités. Jusqu’à présent, celle-ci a toujours été pensée comme devant se réaliser par des outils fiscaux qui agissent a posteriori sur des revenus déjà constitués d’où les freins politiques quant à cette redistribution. Au contraire, la SES agit lors de la formation même des revenus : une fraction de la richesse produite est d’office réservée et partagée de façon égalitaire pour les personnes qui ont participé à cette production, les inégalités ne pouvant s’opérer que dans la partie non mutualisée de l’économie. La SES sera favorable aux salaires au détriment des dividendes et permettra une réduction des inégalités infiniment plus efficace qu’une redistribution a posteriori de la formation des revenus.

Favoriser les activités moins marchandes productrices de bien-être

Un des aspects non négligeables de la décroissance sera l’émergence d’activités moins marchandes et plus centrées sur le bien-être. Ces activités nécessitent souvent des subventionnements qui représentent une validation politique de leur production. En réalisant des transferts entre entreprises pour garantir un socle de revenu à chaque travailleur, elle permet ainsi de réduire le montant des subventions à verser pour permettre ces activités moins marchandes et met de facto à contribution les entreprises de la sphère purement marchande.

Décapitalisation de l’économie et soutien au développement de l’Économie sociale et solidaire

Par ailleurs, la SES diminue les besoins en capitaux des entreprises et donc de l’économie en général. Ceci est une bonne nouvelle pour tous les projets de l’Economie sociale et solidaire (ESS) dont la finalité n’est pas la valorisation du capital mais leur objet social. Ceci permettra le développement de formes démocratiques d’entrepreneuriat telles que les Scop, les Scic et Coopératives d’activités et d’emploi (CAE).

Décroissance et réduction du temps de travail

Un levier possible de la décroissance pourrait être une loi de réduction du temps de travail afin d’inciter à moins produire. Comme une telle loi ne peut socialement se faire qu’en maintenant les salaires mensuels (par exemple, travailler 28 heures par semaine au lieu de 35 avec le même salaire), il en résultera une hausse de l’ensemble des salaires horaires. Pour une entreprise qui peine à garantir le Smic à ses salariés, ceci signifiera qu’elle disposera désormais de moins de temps de travail pour le même prix, ce qui peut lui poser des problèmes d’équilibre économique.

La SES permet de répondre à cet enjeu. En cas de réduction du temps de travail, il faudra augmenter l’allocation, et donc le pourcentage de contribution, pour compenser la perte d’activité et respecter les législations sur le salaire minimum. Alors qu’une loi de réduction du temps de travail ne concerne que le monde salarial, la SES incitera aussi les indépendants à moins travailler puisqu’ils seront plus mis à contribution sur leur activité alors que la partie garantie de leur rémunération (l’allocation) aura augmentée.

Rendre possible la décroissance

La Sécurité économique et sociale n’est ni pour, ni contre la décroissance : elle est avant toute chose un régime de distribution du revenu entre entreprise et, par définition, un dispositif n’est pas appelé à prendre position dans un débat. Par contre, son objectif est de renforcer la cohésion de notre société et celle-ci est indiscutablement le préalable à tout débat sur la transition écologique.

Elle stimule l’emploi en dehors de tout contexte de croissance, réduit les inégalités, soutient les activités moins marchandes, réduit les besoins en capitaux de l’économie tout en renforçant d’éventuelles mesures de réduction du temps de travail. De ce point de vue, l’introduction de la Sécurité économique et sociale dans notre économie facilitera l’adoption d’un programme de décroissance.

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Photo de Felix Mittermeier: https://www.pexels.com/fr-fr/photo/cottage-en-bois-brun-pres-de-la-foret-957039/

À propos de l'auteur / autrice

Ancien entrepreneur. Co-fondateur de la société Esker en 1985 qu’il a quitté au début des années 2000 au moment où elle employait déjà plus de 300 personnes. Cette expérience professionnelle lui a permis de comprendre la comptabilité et la finance qu’il associera ensuite à l’étude de la macro-économie. Cette triple compétence lui a permis de développer les tutoriels du site www.economie.org. Auteur de Travailler autrement : les coopératives aux Éditions du Détour (2017) et de Au-delà de la propriété, Pour une économie des communs à La Découverte (2018), il a poursuivi sa réflexion dans le cadre de l'élaboration de la Sécurité économique et sociale.

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