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par | 27 avril 2026

La Pauvreté en France : malédiction inévitable ou dysfonctionnement économique ?

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Le nombre des milliardaires et de leurs fortunes augmente constamment, et parallèlement les revenus des classes populaires stagnent et la pauvreté des plus pauvres s’accroît.

Jusqu’ici les élites politiques, qu’elles soient au pouvoir ou dans l’opposition n’ont su proposer qu’une redistribution via la fiscalité pour assurer un minimum vital aux pauvres.

Une répartition à la source de la richesse produite ne serait-elle pas préférable ?

L’évolution du niveau de vie en Europe depuis le début du 19ème siècle

Il convient tout d’abord de constater que nous sommes devenus extraordinairement riches par rapport à la richesse moyenne (par adulte) d’il y a deux siècles :

Évolution des revenus en France 1801-2019

Deux définitions de la pauvreté

En Europe la pauvreté est une notion relative : on est pauvre par rapport à une moyenne nationale.

La Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) a publié le 24 septembre 2025 une analyse consacrée aux personnes pauvres et modestes en Europe.

Définition européenne : Le statut de pauvre correspond à un niveau de vie inférieur à 60 % de la médiane nationale, tandis que la catégorie modeste concerne les revenus compris entre 60 et 75 %.

En moyenne, le seuil de pauvreté dans l’UE-27 s’élevait à 940 euros par mois en standards de pouvoir d’achat (PPA) en 2021. Les écarts sont toutefois considérables : de 530 euros en Roumanie à 1 500 euros au Luxembourg. 

En France, le seuil de pauvreté était fixé à 1 073 euros en 2023 selon l’INSEE pour 50 % du niveau de vie médian.

Mais une partie de la population ne figure pas dans les statistiques (jeunes isolés et au chômage, migrants sans papiers). Ces personnes peuvent vivre avec 200€ par mois ! Juste « au-dessus » se situaient les bénéficaires du RSA avec 568€ mensuels.

Le SMIC était à 1426€ nets par mois (auquel pouvait s’ajouter la Prime d’Activité)

Et, jusqu’à 1683€ mensuels pour une personne seule après impôts et prestations sociales, on appartenait aux catégories populaires, qui représentaient 30 % de la population.

Le niveau de vie médian de la population était de 2147€.

Le niveau médian des classes moyennes se situait entre 1683€ et 3119€ mensuels.

L'échelle des revenus de l'Observatoire des inégalités

La notion absolue de la pauvreté

En 1901, le britannique Benjamin Seebohm Rowntree, industriel soucieux de lutter contre la pauvreté, avait établi une définition en termes de quantité de calories nécessaires pour vivre : 2400 calories par jour pour la pauvreté, 1800 calories pour l’extrême pauvreté.

Quelques pays (USA, Canada) ont adopté cette notion absolue de la pauvreté. Il s’agit de la somme de produits alimentaires et de biens non alimentaires (habillement, hygiène, eau, énergie, transports) nécessaires à la survie quotidienne. Par exemple aux USA le seuil de pauvreté avait été fixé en 2015 à 24250$ pour une famille de quatre personnes. La Banque Mondiale a établi ce seuil à 1,25$ par jour pour les pays les plus pauvres du monde.

Le défaut de cette approche est qu’elle ne prend pas en compte la nature des aliments apportant ces calories : il est possible d’atteindre le seuil nécessaire avec une alimentation déséquilibrée et/ou des aliments ultra-transformés contenant des additifs nocifs. Les pauvres des pays développés, loin de mourir de faim, souffrent de « mal-bouffe ». (La proposition d’une Sécurité Sociale de l’Alimentation s’avère parfaitement pertinente puisqu’elle vise l’accès à des aliments sains, si possible biologiques).

Les différentes causes de la pauvreté :

1) Les prix (le coût de la vie, l’inflation)

Exemple : Dépenses pour un ménage gagnant le salaire médian :

Attention ! Ce tableau concerne les revenus MEDIANS. Pour les plus modestes les pourcentages du Logement, de l’Alimentation et des Transports sont sensiblement plus élevés et sont nettement inférieurs pour les Loisirs.

Catégorie de dépensePourcentage du revenuMontant mensuel (basé sur 2000 €)
Logement30 %600 €
Alimentation20 %400 €
Transports15 %300 €
Loisirs10 %200 €
Autres25 %500 €

2) Le poids des dépenses contraintes

L’inflation sur les coûts de l’alimentation, du logement (y compris le chauffage et l’électricité), et des transports (en commun ou individuels) pèse plus lourdement sur les revenus modestes que sur ceux des plus aisés :

  • Les catégories pauvres dépensent en moyenne 1 141€ / mois pour leurs dépenses contraintes, soit 86% de leurs revenus mensuels nets moyens (vs 1 017€ et 80% en octobre 2022).
  • Près d’1 Français sur 2 (48%) n’arrive pas à mettre de l’argent de côté.
Le poids des dépenses contraintes dans le budget

3) Les choix politiques de redistribution

Certains pays (comme la France, très attachée au principe d’Egalité) redistribuent la richesse plus que d’autres (comme les pays anglo-saxons où le principe de Liberté et de responsabilité individuelle est prédominant). Les écarts entre couches aisées et pauvres sont donc moins grands chez nous. De plus en France les organisations caritatives évitent à la plupart de mourir de faim et de froid. On peut aussi s’habiller à moindre coût, voire gratuitement.

4) Le niveau de l’emploi

Le taux et le niveau de pauvreté sont liés au niveau et à la qualité des emplois.

Avec environ 1 million d’offres d’emplois pour 5,5 millions de demandeurs, le rapport de force en ce qui concerne la fixation des salaires, notamment des emplois les moins qualifiés, est nettement en défaveur des demandeurs, dont nombre sont des « travailleurs pauvres », surtout ceux à temps partiel subi (et qui souvent, vivant en banlieue ont des frais et des temps de transports élevés).

5) La précarité

En 2023, 16 % des emplois salariés avaient un statut précaire (intérim, CDD et apprentissage, temps partiel subi). C’était le double par rapport aux années 80. La précarité touche en premier lieu les moins qualifiés, les familles mono-parentales, les personnes isolées et les jeunes. Cela génère dans la société un sentiment d’inquiétude et des tensions sociales.

Évolution du taux de précarité

Source : https://www.observationsociete.fr/travail/statuts/evolution-precarite

6 ) Le niveau de services publics

Les pays où les services publics sont développés et accessibles (Éducation, Santé, Garde d’enfants, Logement, Transports en commun) sont ceux où la pauvreté et les inégalités sont les moins grandes. Cette forme de redistribution est plus efficace que la seule redistribution monétaire. Mais les zones rurales et certains quartiers des agglomérations urbaines bénéficient moins de ces services.

Source : https://www.insee.fr/fr/statistiques/5371275?sommaire=5371304

Les dimensions psycho-sociales et politiques de la pauvreté et de sa perception

Les démographes et les économistes mesurent des données objectives. Mais la pauvreté se caractérise aussi par des ressentis, des jugements, des dynamiques sociales, observées par les sociologues, anthropologues et autres spécialistes des sciences humaines.

C’est ainsi, par exemple, que la pauvreté peut être plus ou moins marginalisante et disqualifiante selon qu’elle est intégrée ou non au corps social. Exemple le cas du travail informel (travail au noir) : il ne rend pas (souvent) riche mais il confère à ceux qui l’exercent une dignité et une reconnaissance supérieures à ce que procure un revenu similaire mais constitué d’allocations qui sont associées à la notion d’assistanat.

Le manque d’éducation ou plutôt un faible niveau d’instruction et de culture est souvent vécu douloureusement et se révèle excluant.

En milieu urbain, la pauvreté monétaire impose de se loger dans des quartiers qui cumulent les manques de services publics (éducation, santé, culture, transports, police de proximité), d’espaces verts, magasins agréables, etc.

Ces inégalités génèrent un sentiment d’injustice et des désirs de révolte qui se traduisent par ce que d’aucuns ont appelé des émeutes ces vingt dernières années. Elles poussent aussi un certain nombre de personnes à la délinquance : malgré les risques existentiels qu’il comporte, le trafic de drogue permet de gagner beaucoup plus que les emplois précaires non qualifiés.

Cependant, la redistribution diminue d’un tiers le taux de pauvreté. Mais, loin de considérer cela comme une bonne nouvelle, une partie des couches plus aisées de la population réagit par une attitude moralisante envers les personnes pauvres, perçues comme assistées, paresseuses (d’abord pendant leurs scolarité), fraudeuses, dangereuses. La responsabilité de leur situation est définie comme individuelle et non systémique. Cette perception a des implications politiques.

De ce fait, une partie de la société penche plus vers une guerre aux pauvres que vers une lutte contre la pauvreté

C’est ainsi qu’en ces temps de déficit et de dette publics, est apparu le thème de la fraude sociale, pourtant 8 et 9 fois moins élevée que la fraude fiscale qui concerne les couches aisées de la population.

Et encore faut-il tenir compte qu’un tiers seulement de la faude sociale n’est imputable aux bénéficiaires (RSA, Prime d’Activité) alors que les deux autres tiers sont le fait d’entreprises et de professionnels indépendants du secteur de la santé.

La fraude fiscale surpasse la fraude sociale

C’est ainsi encore qu’on a vu la Caisse d’Allocations Familiales se doter d’un système de surveillance algorithmique en temps réel des allocataires, attribuant un score de suspicion à plus de 12 millions de personnes (sur plus de 32 millions de personnes allocataires et leurs proches).

Selon l’association « La Quadrature du Net » : «tout indique que cet algorithme fonctionne plutôt comme une « double peine » : il cible celles et et ceux qui, parmi les plus précaires, traversent une période particulièrement compliquée. ».

Ainsi, parmi les variables augmentant le « score de suspicion », on trouve notamment :

  • Le fait de disposer de revenus faibles,
  • Le fait d’être au chômage,
  • Le fait d’être allocataire du RSA,
  • Le fait d’habiter dans un quartier « défavorisé »,
  • Le fait de consacrer une partie importante de ses revenus à son loyer,
  • Le fait de ne pas avoir de travail ou de revenus stables.

Source : https://www.laquadrature.net/2023/11/27/notation-des-allocataires-lindecence-des-pratiques-de-la-caf-desormais-indeniable/

L’informatisation, la numérisation de la société, conduisent à une déshumanisation croissante (souvent par manque de moyens humains des services et organismes administratifs et sociaux).

La précarité des emplois des plus pauvres entraîne pour eux des changements fréquents de situation sociale. Ces changements entraînent eux-mêmes des complications administratives qui conduisent un certain nombre d’entre eux à renoncer volontairement à leurs droits à certains droits à une protection sociale.

Une autre politique face à la pauvreté est-elle possible ?

(Ou : comment passer de la guerre aux pauvres à une vraie lutte contre la pauvreté…)

1) Tout d’abord en permettant l’accès de tous à un emploi stable et correctement rémunéré

La Sécurité Économique et Sociale, prolongement de la Sécurité Sociale, répond à cet objectif en proposant l’attribution à toutes les entreprises une allocation finançant en partie chacun de leurs emplois (en ETP).

Elle permettrait ainsi d’augmenter considérablement l’offre d’emplois en rendant solvables un grand nombre d’activités qui ne le sont pas actuellement compte tenu de ce qu’est actuellement le marché du travail.

D’où un effet massif sur la pauvreté.

En outre, en mettant l’accent sur la solidarité inter-entreprises systémique (autrement dit sur leur responsabilité sociétale) la SES éloignerait délibérément le reliquat de charité qui subsiste dans la re-distribution fiscale monétaire. Celle-ci, s’adressant aux personnes, laisse entendre une responsabilité individuelle de leur situation.

2) Ensuite en orientant délibérément et massivement une partie des gains de productivité

Il est nécessaire d’orienter une partie des gains de productivité des secteurs primaire et secondaire vers le secteur tertiaire des services aux personnes qui sont et seront plus difficilement remplaçables par l’Intelligence Artificielle.

Surtout ces services correspondent à des besoins spécifiquement humains de soins, de relation, d’attention.

La principale condition à cela est une forte rémunération et une haute qualification rendant très attractives ces activités tant au niveau financier qu’en ce qui concerne la reconnaissance et le prestige social (conférant aux personnes qui les exerceront une haute estime d’elles-mêmes).

Il fut un temps ou les classes populaires redoutaient d’aller à l’hôpital, perçu comme le mouroir.

Il a fallu l’invention de la Sécurité Sociale pour que progressivement la situation s’inverse.

Aujourd’hui, alors que même dans les classes moyennes, on craint l’échéance de l’EHPAD, la revalorisation des services à la personne est un impératif social majeur.

3) Enfin en diminuant plus fortement le temps de travail et en valorisant le lien social plutôt que la consommation et l’accumulation

La disparition de nombreux emplois causée par (ou grâce à) l’évolution technologique devrait permettre une nouvelle diminution généralisée du temps de travail : « travailler moins pour travailler mieux et travailler tous », aller vers des emplois le plus possible choisis, en partageant plus équitablement une richesse collectivement produite, en partageant différemment les biens pour privilégier les liens.

Remplacer l’addiction aux plaisirs de la consommation et de la possession de biens, jamais totalement satisfaisants, par une augmentation de la joie de vivre, devrait devenir un objectif civilisationnel.

La pauvreté serait alors le manque de liens plus que le manque de biens.

À propos de l'auteur / autrice

Éducateur Spécialisé retraité. Il a été militant syndical tout au long de sa carrière professionnelle, CFDT puis SUD, créant le Syndicat SUD-Santé Sociaux de son département. Écologiste un peu tardif, un temps adhérent (et candidat) à différents partis de gauche. Désormais non affilié politiquement, il est toujours motivé pour une société socialement plus juste, par le projet autogestionnaire et l'approfondissement de la démocratie.

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